Histoire de la robinetterie, épisode 1 : des origines à l’Antiquité

Le robinet. Un objet devenu banal, que l’on utilise plusieurs fois dans une journée sans lui prêter grande attention. Et pourtant, il recèle une longue histoire et figure un progrès dont nos ancêtres ont été longtemps privés. Voici le premier épisode de son épopée, qui nous conduit de l’Egypte des Pharaons jusqu’à l’époque romaine : le robinet apparaît en effet lorsqu’il devient nécessaire de répartir l’eau.

Recueillir de l’eau dans un réservoir, utiliser celle d’une source ou d’un fleuve pour irriguer et fertiliser des terres, forer un puits… Autant d’activités pratiquées depuis les temps les plus lointains. Mais il faut franchir plusieurs degrés de civilisation pour que se manifeste une « hydrologie » appliquée sur le continent européen, lors de la formation de cités dotées d’une organisation sociale et de techniques élaborées, alors que la répartition de l’eau devient un sujet complexe.

Avant le robinet, la nécessité de maîtriser les flux

Condition essentielle pour qu’apparaisse une robinetterie : il faut que les eaux indispensables aux cités soient conduites et distribuées de leur origine aux différents points de puisage. Nous entrons dans « l’hydrologie urbaine », cet aspect terminal du cycle de l’eau appliqué aux agglomérations, qui a laissé des traces dans la haute antiquité.

Deux siècles avant J-C, l’Egypte des pharaons avait domestiqué l’eau pour différents usages. Des vestiges de canalisations ont été repérés dans des temples, où furent retrouvés des bassins comportant une bonde conique en plomb, ainsi que des segments de tuyauterie en cuivre martelé. C’est toutefois en Asie Mineure que furent découvertes des infrastructures hydrauliques plus abouties. En Crète, en particulier.

Précurseur et modèle : la Crète, où le palais de Minos disposait de salle de bains

baignoire en terre cuite du palais Minos à CnossosA lui seul, le palais du « supposé » roi Minos, à Cnossos, a réservé des surprises aux archéologues. Un peu plus de deux siècles avant J-C, l’eau y était omniprésente, tant pour l’hygiène que pour l’agrément. Captée à près de 10 kilomètres du palais, elle était conduite par gravitation au moyen de caniveaux en pierre et de conduites en terre cuite vers des citernes, pour être stockée et peut-être… filtrée. Les Minoens, instruits sur le principe du siphon, la faisait remonter vers les lieux d’utilisation les plus élevés, selon la méthode des vases communicants. Il a été retrouvé des tronçons de canalisations, d’environ 70 cm, emboîtés avec précision et liés par un ciment à base de chaux et de sable.

Ces conduites participaient aux réseaux d’alimentation, mais aussi à ceux réservés à l’évacuation des eaux usées. Les appartements du palais disposaient de salles de bains équipées de baignoires, dont celle de la « reine », en terre cuite, d’une forme identique à celles utilisées en Europe à la fin du XIXe siècle, a été retrouvée (ci-dessus, photo Le plombier du désert, via Wikimedia Commons). Toutefois, rien de ce qui aurait pu s’apparenter à un robinet ne fut découvert.

De la Grèce à Rome, l’hydraulique avance

La civilisation crétoise fut anéantie par un « tsunami » dévastateur, provoqué par l’explosion du volcan de Santorin, puis par des séismes, des conflits et des guerres. La Grèce devait récupérer une grande partie des acquis crétois. Ses savants et ses ingénieurs y apportèrent des améliorations, l’hydraulique y figurant en bonne place (clepsydre, moulin à eau, vis d’Archimède…). Le savoir grec se déploya dans tous les domaines. Le mécanisme d’Anticythère, considéré comme le premier ordinateur analogique, témoigne d’une technologie fine appliquée au travail des métaux et aux engrenages… Lorsque la domination romaine vint mettre un terme à l’hégémonie hellénique, la Grèce demeura la référence intellectuelle et « l’université » de la civilisation gréco-romaine.

L’époque romaine, de l’adduction d’eau à la fabrication en série des robinets

l'aqueduc du Gier à ChaponostSi toutes les conditions nécessaires à l’apparition du robinet sont pratiquement réunies, nous n’avons encore aucun signe de l’objet. Il faut être patient, car c’est dans le cadre des remarquables réseaux romains qu’il va apparaître. Dignes élèves de leurs maîtres grecs, les romains ont été de prodigieux bâtisseurs, faisant naître d’importantes cités et créant à leur profit un « appareil » remarquable d’adduction d’eau, qu’il convient de décrire succinctement pour arriver, enfin, à la découverte du robinet. Prenons un exemple aussi proche que célèbre : Lutèce. Ci-dessus : l’aqueduc du Gier, affluent du Rhône, mesurait 85 km et desservait Lugdunum.

L’eau abonde à Lutèce

Principalement bâtie sur l’île de la Cité et la rive gauche de la Seine, Lutèce, loin d’être la cité la plus importante de la Gaule romaine, disposait d’un vaste établissement thermal [2] et de deux autres plus petits. Ses quelque dix mille habitants recevaient quotidiennement environ 2000 m³ d’eau. Un rapport par habitant que les Parisiens ne retrouvèrent qu’en… 1878 ! Pour obtenir ce résultat, les Romains avaient capté les sources de Rungis et de Wissous, réunies dans un bassin qui formait la tête de l’aqueduc, à 64 mètres d’altitude. L’eau circulait dans un canal en béton [3] recouvert de dalles de pierre, suivant les courbes de niveau, sur 16 kilomètres avec une pente de 45 cm par km. L’aqueduc franchissait la vallée de la Bièvre sur un pont à arcades de 300 mètres, atteignant Lutèce par la rue Saint-Jacques.

[2] Les thermes de Cluny
[3] Un mélange de cailloux et de chaux, celle-ci garantissant l’étanchéité

Un dispositif innovant : le château d’eau

un château d'eau de l'époque romaine

A la sortie de l’aqueduc, l’eau arrivait dans un « bassin de départ » donnant sur un second bassin à triple compartiment d’où partaient un nombre variable (selon l’importance de la cité) de conduites destinées à alimenter les thermes, les fontaines et certaines demeures particulières. Ce dispositif, situé en altitude, est l’ancêtre de nos châteaux d’eau (castellum divisorium, en latin). Ci-dessus : le château d’eau de l’aqueduc de Nimes, photo Nemausus (Nimes), publiée par Institute for the Study of the Ancient World.

Ainsi, Rome, la ville aux sept collines, alimentée par plusieurs aqueducs, était desservie par deux-cent-quarante-sept châteaux d’eau ! En Gaule, celui de Nîmes (Nemausus à l’époque), ville bien plus importante que Lutèce, se signalait par un imposant monument orné de colonnes et de statues, partiellement détruit en 1865. Il ne subsiste qu’un vaste bassin circulaire de 5,50 m de diamètre, entouré d’une banquette en pierre percée de dix ouvertures de 40 cm de diamètre, d’où partaient les conduites.

Les grandes cités, telles que Rome ou Pompéi, disposaient de châteaux d’eau intermédiaires (ou secondaires) desservant un quartier ou un groupe de demeures privées.

Le réseau des conduites en bronze, terre cuite, plomb

canalisations et robinets de l'époque romaineAu château d’eau, la première section des tuyaux était en bronze ; le diamètre de cette section déterminait la redevance payée à l’Etat par le distributeur-concessionnaire. Y étaient soudées des conduites en terre cuite ou bien des tuyaux de plomb. Les conduites en terre cuite, moins coûteuses (et plus saines !), desservaient les thermes puis les habitations privées. Elles s’emboîtaient les unes dans les autres, selon la technique crétoise, et les jointures étaient enrobées de ciment. Le plomb était principalement utilisé pour les « conduites forcées », utilisant le principe du siphon, et destinées aux fontaines jaillissantes. Ci-dessus : Robinets d’arrêt montés sur les canalisations, photo Le plombier du désert, via Wikimedia Commons.

Ces réseaux, de l’aqueduc aux lieux d’utilisation, témoignent du haut niveau de connaissances des hydrauliciens romains. La touche finale, enfin, est représentée par le robinet, qui apparaît enfin dans l’Histoire. En effet, si plusieurs sources affirment que le robinet existait avant l’époque romaine, force est de constater qu’aucun vestige préexistant n’a été répertorié.

Le robinet de l’époque romaine est à boisseau

robinet à boisseau romain en bronzeLa robinetterie romaine représente la technique la plus évoluée de l’antiquité dans ce domaine. Le robinet mis au point et utilisé par les romains était monotype, à savoir un robinet « à tournant », dit aussi « à boisseau », du type « boisseau défoncé » (ouvert) et moulé en bronze. L’eau n’arrivant que sous une faible pression aux points de puisage (de 0,4 à 0,6 bar), ce type de robinet était suffisant.

Le « tournant » (ou corps de l’appareil) était souvent conique, parfois cylindrique, ce qui supposait une technique d’usinage remarquable, car il fonctionnait sans graisse. Après cet usinage, l’ouverture inférieure était obturée par un disque soudé [4]. La tête, au sommet du tournant, faisait office de manette ; légèrement trapézoïdale mais évidée, elle pouvait être manœuvrée manuellement ou à l’aide d’une tige, dite « clé » [5]. Ci-dessus : Robinet d’arrêt en bronze avec bouchon romain, photo Le plombier du désert, via Wikimedia Commons.

[4] La plus grande des deux galères de Caligula, retrouvée dans lac de Nemi et conservée dans la vase, était décorée comme un palais et disposait de thermes avec production d’eau chaude, avec plusieurs robinets à tournant conique.
[5] Cf le croquis en coupe de ce type de robinet.

A Ostie et… Pompéi, une production massive de robinets

Sous l’empire, les diamètres extérieurs des conduites en plomb étaient normalisés, ce qui facilitait le raccordement de la robinetterie dont les diamètres intérieurs variaient de 12 mm pour les plus petits (réservés aux demeures particulières) jusqu’aux 300 mm de celui – un monstre ! – branché sur la conduite principale d’alimentation de la ville d’Ostie. Les fouilles archéologiques ont mis à jour un nombre considérable de robinets, ce qui implique un début de fabrication en série. En effet, plusieurs métiers intervenaient dans le processus : fonderies de bronze, perçage et tournage, ateliers de soudure et d’outillage, mais aussi des… entrepôts et un service de vente !

Figée pendant des siècles par une éruption « pyroplastique », Pompéi permit de découvrir tant la technicité romaine que le raffinement de ses habitants. Une branche de l’aqueduc de Serino élevait l’eau à plus de 45 mètres, alimentant le château d’eau principal d’où partaient trois conduites, respectivement dédiées aux fontaines publiques, aux thermes et aux demeures privées. La ville disposait d’au moins quinze « castelli divisorium » secondaires d’où partaient les canalisations de plomb desservant maisons, jardins et fontaines privées. Dans les jardins des villas, l’eau était considérée comme un symbole de confort : fontaines d’eau fraîche, décoratives, agrémentées de jets d’eau ou de cascades, décors de nymphéas…

Déjà, le plombarius raccorde et soude

Les fouilles (région VII de Pompéi) ont mis à jour un atelier de plomberie. Il y fut retrouvés un établi en pierre, des outils (marteaux, limes, tenailles, scies…) et des déchets d’alliages à base de plomb, fer, et cuivre. Celui qui travaillait le plomb (plumbum) était appelé « plombarius », terme qui a donné « plombier » en français, et chargé de fabriquer les conduites en plomb, de les raccorder et les souder et, probablement, de fixer les robinets, fabriqués, eux, dans les fonderies de bronze.

Dans les villas les plus vastes, un réservoir, relié au château secondaire le plus proche et situé dans les cuisines, retenait l’eau destinée aux repas, aux bains ou aux thermes privés, ainsi qu’aux latrines, généralement situées près des cuisines, c’est-à-dire au point de départ des conduits d’évacuation des eaux sales.

Les thermes privés de la villa de Ménandre

Quittons Pompéi sur un exemple connu de confort à la romaine : la maison de Ménandre. Celle-ci bénéficiait de thermes privés, situés dans un endroit ensoleillé et reposant sur des sous-sols voûtés. Un vestibule y donnait accès, suivi d’un vestiaire précédant le caldarium (salle chaude) dont le sol reposait sur des petits piliers en briques, abritant le foyer. Ce caldarium comportait une fontaine se déversant dans une grande vasque circulaire en bronze, ainsi qu’une baignoire d’eau chaude. A la suite de cette salle, un solarium agrémenté d’une baignoire d’eau froide faisait office de salle intermédiaire (tépidarium) et de salle froide (frigidarium). De telles installations nécessitaient la présence de robinets.

Prochain épisode de notre histoire de la robinetterie : Le Moyen Age et la Renaissance.

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