Petites histoires de bains, baignoires et balnéofolies

Le bain semble s’être assagi en se démocratisant. Les plus techniques et les plus déroutantes de nos baignoires sont bien plus sages que les excentricités du passé, le bain les ayant en quelque sorte stimulées. Il en va de même de la pratique. Petit coup d’œil sur ces balnéofolies, bien sympathiques.

gravure d'un homme dans une baignoire façon rocking chair

Que mettre dans un baignoire, ou ce qui en fait office ? De l’eau, direz-vous. Eh bien, non. Si le contenant a fouetté les imaginations, le contenu également. Cléopâtre, dit-on, prenait des bains de perles écrasées, recette de beauté aussi coûteuse qu’originale. Non moins dispendieuse fut celle de l’impératrice Poppée qui entretenait une écurie d’ânesses afin de disposer de leur lait pour ses bains. L’épouse de Néron ne s’en tenait pas là ; après ce souverain plaisir, elle se faisait frotter le corps à la pierre ponce avant d’abandonner cette merveille à ses « cosmètes », des esclaves qui possédaient de réels secrets pour entretenir et conserver la beauté, dévouées à la toilette des dames romaines.

Bains de fraises, d’ananas et de framboises

Soins de beauté, toujours, avec les bains de son et d’amandes pilées, connus depuis le Moyen Âge. Moins exigeant que Poppée, mais tout aussi délicat, le cardinal de Richelieu utilisait le lait de vache, ses domestiques ne se privant pas de revendre le produit du bain. Madame de Genlis donnait aussi dans le lait, mais elle y ajoutait des pétales de roses. Egérie du Directoire, la pulpeuse madame Tallien se plongeait avec délice dans un mélange de fraises, d’ananas et de framboises. Ce fut, assurément, la plus succulente des baigneuses. Les historiens relatent aussi des bains de vin, assez rares, de marc de raisin, plus fréquents car recommandés par la Faculté, et de varech, ce qui dénote une chute d’originalité.

De nos jours, si l’on désire éviter la banalité de l’eau, même celle gazeuse ou soufrée de certaines stations thermales, il faut tenter les bains de boues. Eugénie-les-Bains en propose notamment, excellents pour les rhumatismes, et c’est justement dans cette station que l’on propose des bains en apesanteur (sic), bains divins où l’eau thermale est mélangée au kaolin, cette poudre qui entre dans la fabrication des porcelaines les plus fines. Pour défier les lois de la gravité, les bains saturés en sel (davantage que ceux de la mer Morte) se développent aussi dans les spas et autres instituts de beauté, créant de véritables cocons de flottaison…

Les baignades de Louis XIV

Lorsque le surintendant Fouquet fit visiter son château de Vaux au Roi-Soleil, il ne manqua pas de lui montrer une splendide salle de bains en rotonde. Cette merveille, à elle seule, n’aurait su provoquer la jalousie du roi, mais peut-être y contribua-t-elle. On sait la suite de cette visite : elle fut fatale à Fouquet. Versailles mis en chantier, grâce à Vaux, Louis XIV voulut également un appartement de bains, mais plus beau, plus grand. L’architecte Le Vau s’y employa, au rez-de-chaussée du futur palais. Il construisit un appartement de cinq pièces composé d’une antichambre, d’un salon, d’une pièce de bains et d’une chambre de repos. Il y installa deux baignoires de marbre dans un décor de même facture : pilastres, colonnes, douze statues d’étain doré figurant les mois de l’année et douze médaillons illustrant les signes du zodiaque.

Versailles étant devenu un palais, mais restant un perpétuel chantier décoratif, le roi se lassa de son appartement, fit tout démolir pour en réaliser un second où prit place une monumentale baignoire octogonale en marbre rose, profonde de un mètre et large de plus de trois mètres trente. Elle était sertie d’un sol en marqueterie de marbres, entourée de boiseries et surmontée d’un plafond peint.

Louis XIV n’usa que modérément de ces folies. Peut-être n’appréciait-il pas le clystère (un lavement rectal) qui était administré par les médecins à la sortie du bain ? D’ailleurs, il préférait de beaucoup les bains en rivière. Au total, les baignoires seules avaient coûté la bagatelle de 15 000 livres. Ce fut Louis XV qui acquitta la dernière facture. Sans qu’il y ait de cause à effet, il fit casser les bains de son grand-père et la baignoire de marbre s’en alla orner le jardin d’une maison de Madame de Pompadour.

Aux origines de la balnéo

dessin d'une sorte de manège à douchesBalnéo ? Vous pensez Roy Jacuzzi ? Non, le pionnier est un français : le comte de Milly, membre de l’Académie des sciences. M. de Milly avait inventé une baignoire mécanique en 1776, dotée d’un appareillage complexe qui imprimait un mouvement et donnait au baigneur l’illusion d’être dans une rivière, les bains de mer n’étant pas encore en vogue. Cette baignoire pouvait être essayée chez le maître baigneur Le Clerc, à Paris. Le comte ne fit pas fortune mais l’idée était lancée. En 1781, Turquin loue deux bateaux sur la Seine et y installe des cabines pourvues de baignoires encastrées dans le plancher et donc immergées dans l’eau du fleuve. Ces baignoires étant percées de trous, elles étaient alimentées en permanence, l’eau étant renouvelée et mise en mouvement par le courant. Turquin baptisa son établissement « Bains Chinois », ce qui lui valut un procès avec les bains Poitevin, installés depuis 1761 face aux Tuileries. Poitevin dut fermer et, persévérant, ouvrit en 1785 la première piscine parisienne.

De plus en plus fou

Quittons un moment la balnéo. Nous sommes au début du XIXe siècle, vers 1822. Les bains publics ont la cote. Rendons-nous aux bains Tivoli, installés dans un jardin d’agrément rue de la Chaussée d’Antin à Paris. La spécialité du lieu est le « bain nuptial », réservé aux hommes. Il s’agit d’un bain aromatisé avec des vins toniques et suivi d’une collation roborative : truffes au champagne, sirop de bouillon de veau, émincé de gigot… Après quoi, le baigneur est enveloppé de linges fins imbibés d’huiles stimulantes (esprit de musc), pour être enfin massé avec une solution dont la composition laisse rêveur : baume du Pérou, cannelle, ambre et… cantharide ! L’effet, au cours de la nuit de noces, ne devait pas manquer d’être « sexplosif ».

Un peu plus loin, les bains de la rue du Mail offraient des contenus pour le moins curieux : bains au cinabre, à la lie de vin et au… bouillon de tripes ! Ces bains avaient-ils une vocation cosmétique, thérapeutique ou alimentaire… Mystère !

Le grand délire

dessin d'une voiture à chevaux avec des baignoires dedansL’idée de l’hydromassage ne cessait d’agiter les esprits. Au cours du XIXe siècle, riche en utopies de toutes sortes, on rechercha tous les moyens propres à mettre en mouvement l’eau des baigneurs. Les dessins qui accompagnent cet article illustrent les délires venus d’Angleterre et dont nous ignorons malheureusement les auteurs.

La baignoire-douche à ressorts est une baignoire montée sur ressorts à lames, que le baigneur peut faire osciller au moyen de poignées. La baignoire dispose d’une double paroi qui, au gré des oscillations, permet de faire remonter l’eau jusqu’à des pommes de douche. Impressionnant sur le papier, le projet, s’il avait été réalisé, aurait été encore plus impressionnant, voire terrifiant, de l’intérieur.

La voiture à balnéation « dialytique et ambulatoire » est une voiture à chevaux équipée de cabines renfermant une série de baignoires montées sur ressort. Cette fois, le baigneur n’a plus besoin d’imprimer un mouvement à l’appareil, les cahots du véhicule suffisent ! Délirante, cette « invention » a pourtant vécu un début de réalisation puisque, pendant quelques années, au milieu du XIXe siècle, une station thermale du centre de la France pratiqua des bains ambulants dans des voitures à chevaux.

Quant au manège vélocipédique doucheur, c’est une proposition qui se passe de commentaires, une divagation digne d’un Disneyland imaginé par Tex Avery.

Avatar germanique de la baignoire à ressorts, la baignoire basculante à vagues fut bel et bien inventée en 1894, et réalisée. Il est vrai que le système est simple : en quelque sorte un rocking-bath requérant une certaine vigueur puisque c’est le baigneur qui anime le mouvement en faisant participer tout son corps. L’objectif de cet auto-hydro-massage était de rafraîchir et rétablir le système nerveux. Nous n’en doutons pas une seconde ! Et comme il était spécifié que l’appareil ne laissait échapper aucune goutte d’eau pendant l’utilisation, on peut se demander si le système respiratoire était également rafraîchi.

Terminons sur une anecdote : il y a une bonne vingtaine d’année, un distributeur nous confiait qu’un de ses clients du sud de la France s’était bricolé une baignoire balnéo. Comment ? En branchant, dans son jardin, les tuyaux d’une antique pompe à air de scaphandrier sur une vénérable baignoire en fonte. Pendant que son épouse et son fils actionnaient la pompe avec entrain, notre méditerranéen savourait le plaisir sans partage d’une arrivée d’air bienfaisante, sous le soleil exactement. Balnéofolie ? Oui, et après ?

Illustrations : ouverture du sujet, baignoire balançoire in Badewonnen – Gestern – Heute – Morgen, édité par Hansgrohe et DuMont Buchverlag Köln (1993). Autres illustrations : collection personnelle de l’auteur.

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