Papier toilette, pierre, feuille, rouleau : l’essuyage, un jeu de mains à travers les âges

L’invention du papier toilette tel (ou presque) que nous le connaissons n’ayant guère plus de 150 ans, comment diantre faisaient les hommes avant de disposer de ce produit dont le besoin est devenu, avec le coronavirus, soudain si (op)pressant ? Réponse en une rétrospective qui, remontant le fil du temps, se remémore les moyens naguère en usage de se nettoyer le derrière. 

Episode 1 : avant le papier, l’âge de pierre

Tersorium, ustensile hygiénique en usage dans les latrines grecques et romaines. Image Wikimedia.org.

Associant deux mots communs qualifiant tour à tour la matière et son lieu d’affectation, « papier toilette » désigne le plus souvent de la fibre de cellulose transformée en feuille conditionnée en rouleaux pour former un produit industrialisé de consommation courante promettant « de la douceur là où on en a le plus besoin. »[1]
D’Aristophane à Gargantua, l’étude des annales du sujet nous apprend qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Avant l’avènement du papier (et l’invention assez récente du papier-toilette), chaque époque fourmille de procédés pour se torcher, plus ou moins archaïques mais rarement suaves.
En voici une liste non exhaustive, cette ordonnance n’excluant pas la concomitance, ni d’ailleurs la permanence de ces pratiques ancestrales dans bien des cultures, sachant que 70 % de la population mondiale préfère se rincer à l’eau…

Pierre qui roule n’amasse pas que mousse

Si l’usage des pierres remonte sans doute à la nuit des temps, les poètes satiriques de l’Antiquité sont les premiers à avoir légué quelques envolées lyriques à la postérité pour en témoigner. Et nul ne semble redouter le supplice du gravier… Ainsi, plaidant l’efficacité du caillou sur le galet, Aristophane[2] assure que « trois pierres peuvent suffire pour se torcher le cul si elles sont raboteuses. Polies, il en faut quatre », tandis que Catulle s’adressant à son rival Furius[3] prédit en quelque sorte l’avenir (celui du papier-toilette, près de 2 000 ans plus tard) en faisant l’éloge du tissu pour s’essuyer : « tu as l’anus plus net qu’une salière (…), encore n’est-il pas de fève, de cailloux aussi durs que tes déjections ; et tu peux te passer de serviette, sans crainte de te salir les doigts. »

Le bâton merdeux, de la nature… à l’outil

Il n’y a pas que la bipédie et la parole (…) qui soient en effet réservées à l’homme qui, grâce à sa main et à sa motricité fine, serait le seul animal capable de manier un objet par destination pour s’essuyer après avoir déféqué. Dans la nature, feuilles souples et jeunes pousses lui fournissent depuis toujours un matériau ad hoc que le cycle des saisons se charge de renouveler régulièrement. Outre la verdure, fétus de paille, mottes de terre, copeaux de bois, épis de maïs, poireaux et petites branches prolongent aussi occasionnellement la main.

Au Japon, des bâtons façonnés exprès pour le nettoyage anal ont justement eu cours lors de la période Nara (710-784), du nom de la première capitale nippone que les touristes visitent aujourd’hui pour ses temples et ses daims sacrés errant dans la ville en toute liberté. D’une longueur de 20 à 25 cm, ces instruments avaient aussi cours en Chine où les chuugi se léguaient de père en fils, preuve de leur caractère… précieux.

Au Moyen-Âge, en Europe, un morceau de bois rond à l’extrémité courbe est également employé pour se « curer » la raie : le fameux « bâton merdeux » dont la trace sur la postérité (à défaut d’en avoir laissé sur nos postérieurs) s’exprime dans l’expression populaire, aussi imagée que vulgaire, désignant une personne si désagréable qu’on ne sait littéralement par quel bout la prendre…

Algues, coquillages et creux fessier

Jamais à cours d’idée, l’homme utilise toutes les ressources fournies par son environnement. Lequel varie localement… Ainsi, les zones côtières ont puisé dans la mer de quoi se nettoyer le derrière. Les coquilles de mollusques ont été mises à contribution, en particulier les moules, réputées pour l’efficacité de leur forme oblongue. De même les algues marines, dont l’usage est par exemple attesté au Japon… où la matière fécale étaient aussi utilisée comme engrais, à l’instar du goémon en terre Bretonne. Sous les Tropiques, les fibres ligneuses entourant la noix de coco font aussi l’affaire, de même que les éclats de sa gangue sphérique.

Gare au retour de flamme avec le tersorium

Latrines à éphèse
Latrines à Ephèse (Turquie), photo Isotckimage.

Dans les latrines grecques et romaines, ancêtres de nos sanitaires publiques (à la différence près que la défécation se fait en groupe aux yeux et au nez de tous), un accessoire partagé par les usagers fait débat auprès des historiens. Certains avancent qu’à l’instar des balais à cuvette modernes, le xylospongium ou tersorium (du verbe latin « nettoyer ») servait à récurer les sièges de toilettes en marbre ou en bois ainsi que les canaux collecteurs des matières fécales. Après l’expulsion desdites selles, d’autres soutiennent au contraire que « le morceau de bois où était fixée l’éponge nécessaire à la propreté du corps »[4] (ou une balle de laine parfumée à l’eau de rose comme en atteste le poète Martial, fin Ier siècle) était plutôt mis à disposition des clients afin qu’ils frottent leurs fesses. Rincé à l’eau après chaque utilisation, cet ustensile « hygiénique » aux allures de grosse allumette n’était donc pas réservé à un usage unique et reposait dans de la saumure entre deux se(r)vices… inflammation de la peau (et miasmes) en prime.

Bris de céramique, cul-de-bouteille et ostraca(ca)

Si la céramique émaillée est aujourd’hui le matériau dont sont faites presque toutes les cuvettes WC, la terre cuite a depuis longtemps un lien avec les besoins naturels. Les fouilles archéologiques menées dans les dépôts d’ordure des latrines antiques ont révélé que les tessons de poterie et autres cul-de-bouteille faisaient souvent aussi office de racloir anal.
A l’inconfort physique de ces fragments abrasifs (mais de forme heureusement arrondie) désignés sous le terme de pessoi (pluriel de pessos, « caillou ») s’ajoute peut-être une autre peine, morale et destinée à autrui cette fois. Ces débris, sur lesquels étaient gravés le patronyme des citoyens déchus avant qu’ils ne soient recouverts de fèces, ont pu servir à déshonorer symboliquement les personnes condamnées à l’exil[5]. Une manière de mettre en parallèle l’expulsion des déchets du corps avec ceux de la société (les ostracisés) en utilisant les pessoi comme ostraca (« brouillon », surface d’écriture issue de rebus, comme les tessons de poterie).

Sans autre issue, reste le tissu

A défaut de matériel adéquat, s’essuyer avec ses vêtements a longtemps été une solution. Ce qui revient à « faire » avec ce qu’on a sous la main, en l’occurrence sur soi. Le principe nous semble peu ragoûtant, mais il a cours depuis toujours. Pour preuve, le récit homérique comprend un épisode dans lequel Nausicaa emprunte le char de son père pour aller laver les chemises de ses frères car ils « ne peuvent briller aux assemblées avec des chemises merdeuses. »

Etoupes et filasses végétales

Au Moyen Âge, comme avant au cours de l’Antiquité gréco-romaine et égyptienne, l’essuyage des fesses à l’aide d’un tissu dédié (et non un morceau de vêtement) est l’apanage des élites. Balle de laine, filaments de chanvre ou de lin (…) mais aussi dentelle, à chacun sa fibre. Communément appelé anitergia, ce bout d’étoffe plus ou moins fine diffère en effet non pas selon les époques, mais les personnalités.

Grâce à l’étude d’un livre de compte daté de 1398, on sait quelle filasse végétale assurait l’entretien du fessier du duc de Berry, « du coton et quatre livres d’étoupe » (de lin, en l’occurrence). En avance sur les considérations de son temps, le poète et compositeur Eustorg de Beaulieu (première moitié du XVIe siècle) clame que « du velours vaut mieux que du satin pour torcher son cul au matin », querelle qui sera encore d’actualité à l’époque moderne. On sait aussi que le cardinal de Richelieu, principal ministre de Louis XIII, appréciait les fibres de chanvre. Faisant lui aussi carrière pendant le règne du « Juste » puis sous Louis XIV, le poète burlesque Scarron préférait quant à lui le son. Madame de Maintenon (que ce même Scarron avait arrachée autrefois à son sort d’orpheline promise au couvent en l’épousant), ne jurait, une fois devenue secrètement la compagne légitime du Roi-Soleil, que par la laine de mouton. Les annales précisent même qu’elle affectionnait plus particulièrement le confort absolu de celle de Mérinos, réputée douce et souple… Autre maîtresse royale, celle de Louis XV cette fois, la comtesse du Barry avouait plutôt un penchant pour la dentelle, dont on imagine tout autant le chic que le côté pratique, ses motifs en reliefs servant sans doute à « accrocher » les matières.

Faute de grives, on utilise des merles ?

Rien ne dit que l’anecdote puise dans la réalité s’agissant d’un roman à la verve débridée, mais Rabelais qui ne prive son Gargantua (1534) d’aucun excès fait dire au géant après qu’il ait testé « les cent et une manières de se torcher le cul (…), qu’il n’y a tel torchecul que d’un oyzon bien dumeté (…) pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes. Et croyez-m’en sur l’honneur, car vous sentirez au trou du cul une volupté mirifique, tant par la douceur du duvet que par la chaleur tempérée de l’oiseau. »

[1] Slogan d’une célèbre publicité de la marque Scottex.
[2] Ve siècle av. J.-C.
[3] Poème XXIII, Poésies de Catulle, Ier siècle av. J.-C.
[4] Sénèque, Lettres à Lucilius, LXX, 20. Histoire reprise par Montaigne dans ses Essais.
[5] Toilet Issue : Anthropologists Uncover All the Ways We’ve Wiped, article de Steve Mirsky publié le 1er mars 2013 dans la revue Scientific American.

Bibliographie
Le grand livre du petit coin, Sabine Bourgey et Alain Schneider, édition Horay.
Histoire et bizarreries sociales des excréments – Des origines à nos jours, Martin Monestier, Le Cherche Midi Editeur.
Le livre (très sérieux) du caca – Le transit au-delà des tabous, Caroline Balma-Chaminadour, Jouvence Editions.

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