L’eau et l’érotisme : une relation troublante depuis la nuit des temps

Existe-t-il une relation entre l’eau et l’érotisme ? L’histoire des sociétés et des comportements tend à le prouver. Les racines de cette relation sont lointaines et les thèmes en sont nombreux, reliés par des correspondances subtiles ou secrètes.

La naissance de Vénus selon Alexandre Cabanel, musée d’Orsay, Paris

Il est évident que sexe et plaisir vont de pair, mais l’eau n’est pas nécessairement synonyme de plaisir. Les « colères de l’eau », avec leur cortège de catastrophes, en sont un exemple. Toutefois, ce sont bien les « plaisirs de l’eau » que notre société de loisirs nous vante et nous propose toute l’année. Essentielle pour la vie, l’eau tend à devenir indispensable à notre bien-être. Photo : La naissance de Vénus, huile sur toile, Alexandre Cabanel, 1823-1889, musée d’Orsay, Paris. Source Wikimedia Commons.

Pas de vie sans eau

Que l’eau soit source de vie est une vieille idée émise par les philosophes grecs présocratiques, affirmée vingt-six siècles plus tard par le père Teilhard de Chardin en une formule courte et dense : « La vie est fille des eaux. » L’eau précède l’espèce humaine qui ne peut survivre sans elle, de même qu’elle ne peut se perpétuer sans relations sexuelles. Une première analogie intervient alors. L’appropriation et la domestication de l’eau ont été et restent une activité majeure des civilisations : aqueducs, canaux, barrages, réservoirs, canalisations sont autant de structures destinées à maîtriser l’élément liquide pour en tirer une énergie, une matière première, un confort…

Sur un autre registre, les religions et les lois se sont toujours efforcées de contenir le désir sexuel et d’en prévenir les débordements. Lorsque ces derniers étaient autorisés, c’était pour une période déterminée et rituelle. Et toutes les pratiques d’ascèse religieuse ou spirituelle prônent l’abstinence sexuelle, c’est-à-dire une forme de sublimation du désir, ayant pour but de « dériver » l’énergie sexuelle vers l’énergie spirituelle. Nous constatons ainsi une permanence des sociétés organisées à contenir et utiliser l’eau comme le désir, tant pour assurer leur survie que pour consolider leurs pouvoirs.

Le mythe d’Aphrodite

Tableau de Duval illustrant la naissance de VénusLa mythologie, grand livre de l’inconscient universel, nous décrit une autre relation entre l’eau et le sexe, avec la naissance d’Aphrodite (Vénus), déesse de l’amour et figure emblématique de l’érotisme classique. Aphrodite est née, indirectement, de l’étreinte d’Ouranos (le ciel) et de Gaïa (la terre) ; témoin jaloux, Chronos (le temps) trancha les parties génitales d’Ouranos et les jeta dans la mer. Aussitôt, Aphrodite surgit des flots. Les détails de cette naissance ne sont pas sans ressemblance avec le mythe d’Isis, recherchant dans le Nil les parties démembrées du corps d’Osiris, pour lui rendre la vie. Ce n’est pas un hasard, même mythologique, si Vénus, mère d’Eros, prend corps au sein des vagues, en une mer fécondée par le ciel. Et ce n’est pas fortuit si Corinthe, haut lieu de la prostitution sacrée, fut célèbre dans le monde antique pour ses mille courtisanes, toutes prêtresses d’Aphrodite. Un culte semblable était consacré à Anahita, déesse perse des eaux, de la fertilité et de la procréation vénérée notamment en Arménie. S’établit alors une relation mer-déesse-prostitution, effacée des mémoires contemporaines. Photo : La naissance de Vénus, Eugène Emmanuel Amaury Duval, 1808-1885, Palais des Beaux-Arts (Lille). Source Wikimedia Commons.

On ne peut quitter les indices mythologiques sans évoquer les Naïades ou Nymphes des eaux qui peuplaient les sources, les fontaines, les rivières et les fleuves. Représentées comme de perpétuelles baigneuses, jeunes, gracieuses et nues, elles subissaient les assauts lubriques des faunes et des satyres. Filles de Jupiter, ces divinités « humides et fécondantes » n’étaient pas immortelles, bien que destinées à vivre plus de mille ans.

L’eau et le nu

Preuve complémentaires de la relation eau-érotisme, l’allégorie d’Aphrodite et celle des Nymphes envahirent le monde des arts pour illustrer ce lien. Avec la naissance de Vénus, la connotation s’avérait évidente ; l’allégorie de la « Source », qui renvoie aux Nymphes, l’était moins. Symbolisé par une femme nue soutenant une urne d’où s’écoule l’élément liquide, le thème de la Source évoque la fertilité. Il faut en effet distinguer l’eau des sources et des cours d’eau, qui apaise la soif et fertilise les terres, de l’eau des mers et des océans qui nourrit grâce à la pêche mais n’abreuve ni ne fertilise. L’orifice de l’urne, d’où s’écoule le précieux liquide, peut être interprété comme un sexe « déporté ». Grâce à cette eau, les semences vont germer, donner naissance aux plantes nourricières. La Source est indispensable à Déméter, déesse de la terre cultivée et fécondée. Ainsi, les deux allégories se complètent : celle de Vénus exprime la pulsion sexuelle, le désir et le plaisir ; celle de la Source en exprime les effets : fécondation et reproduction.

L’art occidental, du Moyen Age aux Temps modernes, va s’emparer de ces allégories pour représenter le nu féminin, associé à l’eau, « érotisé » autant que le permettent, selon les époques, les religions, les censeurs et la décence. S’y ajoutera, logiquement, le thème du bain, qui présente l’avantage de pouvoir être traité selon des prétextes convenus  (mythologiques, bibliques, historiques…) ou un prétexte plus intime : la toilette.

La peinture prétexte

Le Musée Imaginaire de cette peinture « prétexte » commence avec les enluminures médiévales dues au talent (parfois très libre) d’auteurs anonymes. Grâce à eux, on pénètre dans les étuves où les deux sexes se font face, assis dans la même ballonge (baignoire de bois de forme oblongue) et ne se contentent pas de prendre un bain. Du XVe au XVIIIe siècle, le nu se fait plus chaste, exclusivement féminin et subordonné à un discours édifiant. Il faut rappeler que l’eau est alors devenue suspecte, véhicule des épidémies et que l’on est entré dans l’ère de la toilette sèche. C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, alors que le bain privé renaît (et qu’apparaît cet appareil nouveau qu’est le bidet) que se réinstaure la relation eau-érotisme.Tableau de Ingres illustant le Bain Turc

Mais la grande période où ce rapport va prendre toute son ampleur, c’est le XIXe siècle. L’admirable rendu du modelé des chairs, des formes, l’accroche et le jeu de la lumière sur ces corps dévoilés n’est pas que le résultat d’un « académisme » triomphant ; l’effet est trop troublant pour être confiné dans ce terme réducteur. Libérés de la tutelle religieuse après la Révolution, les peintres doivent cependant composer avec une morale laïque qui se veut sans faille, comme si le sort du nouvel ordre social en dépendait. Photo : Le Bain Turc, Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867), musée du Louvre, Paris. Source Wikimedia Commons.

De cette morale qui censurait Baudelaire, les artistes vont tester les limites en exploitant le catalogue des thèmes dont ils disposent :
♦ La toilette, thème constant de J-B Mallet à Degas et Bonnard, encore utilisé de nos jours.
♦ L’antique se traduira par des reconstitutions imaginaires de thermes romains, genre où excelle Sir Alma-Tadema, et qui sera traité avec sobriété par Chassériau.
♦ Le thème oriental, qui va inspirer Gérôme, Debat-Ponsan, et servir de prétexte à Ingres pour une composition sulfureuse (Le bain Turc) qui fit couler beaucoup d’encre.
♦ Les Nymphes auront les faveurs des deux « pompiers », Cabanel et Bouguereau, et retiendront l’attention de Manet à ses débuts.
♦ La Source va notamment impliquer trois maîtres, Ingres, Courbet et Corot, qui ont donné le sentiment de vouloir condenser leur art dans cette allégorie.
♦ La Naissance de Vénus rassemblera une véritable académie avec Chassériau, Ingres, Cabanel, Bouguereau, Moreau, Calbet, Gervex… Ce thème sera le prétexte à des compositions hiératiques ou d’un érotisme lourd, auquel les rondeurs des modèles ne sont pas étrangères.
♦ Le thème des Baigneuses vient clore la liste. Toujours actuel, il a inspiré presque tous les peintres, de Renoir à Picasso, en passant par Cézanne qui le considérait comme un « genre » à part entière.
Plusieurs tableaux ont fait scandale, aucun n’a laissé indifférent. Ils contribuent à mettre en évidence le lien qui relie l’eau, le nu et l’érotisme, même si ce fut celui, hypocrite et bien-pensant, de leur siècle.

Au-delà de la peinture

Baigneuse vue de dos, Ingres, musée Bonnat-Helleu. La production picturale sera largement dépassée, quantitativement, par celle de la photographie qui, dès son apparition, exploite le nu artistique (et pornographique), ne se privant pas de singer la peinture dans le choix des sujets et les attitudes des modèles.
Le cinéma sera lui aussi attiré par le rapport à l’eau. Les scènes de bain ne manquent pas, introduites par les réalisateurs sous différents motifs : reconstitutions pseudo-historiques, scènes d’intérieur ou d’extérieur. L’objectif n’est pas forcément la réalisation d’une séquence érotique ; le cinéma s’est voulu aussi « promotionnel », cherchant à mettre en valeur l’hygiène, le sport, le confort ou le standing. On constate cependant que le cinéma à vocation érotique (autorisé ou classé X) utilise souvent l’élément liquide, naturel (mer, rivière…) ou domestiqué (piscine, bain, douche, spa…) pour ses séquences chaudes, tout comme la vidéo. Quel que soit le support, la permanence du rapport entre l’eau, le sexe et le nu est affirmée. Photo : Baigneuse vue de dos, Ingres, 1780-1867, musée Bonnat-Helleu, Bayonne. Source Wikimedia Commons.

Il faut évoquer enfin le lien entre le développement de ce phénomène de société qu’est la pratique du nudisme. Son lien avec les initiateurs du naturisme, en particulier les médecins Gaston et André Durville, gens sérieux et compétents, est assez lointain. L’origine du « naturisme sauvage » réside plutôt dans l’après 1968 et l’irrésistible attrait des bords de mer pour les vacanciers. D’abord réprimé, ce phénomène a été ensuite récupéré. L’impressionnant complexe du cap d’Agde en est un exemple connu dans toute l’Europe. Qualifié de « capitale du voyeurisme et de l’échangisme », cet avatar du naturisme est considéré par un sociologue comme une manifestation de « valeurs dionysiaques » ! La revanche d’Aphrodite, en quelque sorte ! C’est, une fois de plus, constatons-le, une affirmation de la relation eau, sexe, nudité.

Corps confiants, corps confiés…

Il apparaît donc bien que l’eau est un facteur d’érotisme, non par accident, mais par essence, car les origines de la relation sont aussi profondes que lointaines. C’est l’un des aspects de l’ambivalence de cet élément : l’eau est source, mais aussi déluge. Ce qui se développe aujourd’hui, c’est l’eau facteur d’équilibre. Celle des baignoires et des cabines de douches hydromassantes, des spas, des piscines… Mais aussi celle des établissements thermaux et des centres de thalassothérapie. Le corps y est choyé, baigné, arrosé, massé… Les tensions et les douleurs du quotidien y sont apaisées. Confiants, les corps confient à l’eau ce qui les tourmente. L’eau devient alors élément d’équilibre, d’harmonie entre le corps et l’esprit, entre le sensuel et le spirituel. Il y a dans cette domestication particulière de l’eau quelque chose qui vient de très loin, comme une référence à des rites dont nous avons perdu et l’origine et le sens.

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