La création du tout-à-l’égout à Paris

L’eau courante a représenté un grand pas en avant pour l’assainissement des villes et le confort de leurs habitants. Un autre fut nécessaire : celui de l’évacuation des eaux souillées. Une entreprise de longue haleine, parsemée d’obstacles, et fort récente.

plan des égouts de Paris en 1821Paris, 1850. L’insalubrité règne. Depuis l’époque médiévale, rien n’a changé, ou presque. Une aimable anarchie régit l’évacuation des eaux de pluies, des eaux sales, des ordures et des déjections. Les premières s’écoulent ou stagnent dans le ruisseau, au milieu de la chaussée ; les secondes s’accumulent dans des fosses, sous les maisons.

Pas de rififi avec les fy-fy

Quand elles sont pleines, les fosses sont vidangées par une corporation méprisée, les « maîtres fy-fy », mais respectée, car leur déplaire c’est risquer de retrouver au matin, devant sa porte, le « produit » de leur ouvrage. Certes, une ordonnance de 1816 a réglementé le mode de construction des fosses, une autre a autorisé l’utilisation de fosses mobiles, sous forme de tonneaux ou d’appareils diviseurs (récipient métallique retenant les solides et laissant s’écouler les liquides), que l’on enlève quand elles sont pleines. On imagine les risques d’infiltrations, les remontées d’odeurs, les chantages au tarif des vidangeurs. A cela s’ajoutent l’étroitesse des logements et des cours, le manque d’aération… On pense misère, bas-fonds… En réalité, note l’architecte Perreymond en 1840, sur les 915 000 Parisiens d’alors, plus de 600 000 vivent dans des taudis. L’entassement des ordures a donné du relief à la capitale ; ainsi la rue Sainte-Anne doit sa déclivité à un dépôt d’immondices, tout comme la butte qui agrémente le Jardin des Plantes…

Le repérage de Bruneseau

Napoléon 1er, qui avait quelques ambitions d’urbanisme, confia à l’ingénieur Pierre-Emmanuel Bruneseau le soin d’identifier et de nettoyer les égouts. De 1805 à 1812, Bruneseau explora méthodiquement l’ensemble du réseau, de l’égout du prévôt Aubriot, fin XIVe, au Grand égout de Turgot. Il en dressa une topographie très précise, la première, le cura en totalité sur ses 25 kilomètres et en ajouta 12. Bruneseau éprouva au début quelques difficultés pour obtenir la main d’œuvre nécessaire à cette entreprise difficile et surtout dangereuse. Mais très vite, il en vint à refuser du monde. C’est que le déblaiement des conduits séculaires révélait un petit trésor de bijoux, pierreries, monnaies d’or ou d’argent, dont l’attrait venait compenser les risques encourus.
Mais englué dans ses campagnes militaires, Napoléon délaissa ses projets d’urbanisme et l’extension du réseau en resta là. L’épidémie de choléra de 1832 devait en relancer l’intérêt, avec deux conséquences heureuses (si l’on peut dire !) : la construction de 60 kilomètres de galeries et l’abandon de la chaussée creusées en son milieu en faveur d’une chaussée bombée bordée de trottoirs et de caniveaux.

Le réseau Belgrand

carte postale ancienne de l'intérieur des égouts de ParisL’épidémie avait servi la cause des hygiénistes et ne fut donc pas étrangère à la loi du 13 avril 1850 sur l’assainissement des logements insalubres, considérée comme la première loi française d’urbanisme. Le plan de Bruneseau et la loi de 1850 ouvraient une voie impériale au préfet Haussmann et à l’ingénieur Belgrand, recruté par ses soins. Eugène Belgrand (dont la postérité mériterait mieux qu’une rue du 20e arrondissement) conçoit donc un programme d’adduction d’eau et un vaste réseau d’égouts, unique en son genre, car programmé pour accompagner la croissance de la capitale. Son principe : un égout sous chaque rue, un grand collecteur recevant les eaux de collecteurs secondaires, eux-mêmes alimentés par des collecteurs élémentaires. Le curage devient systématique, avec un recours à des wagons-vannes sur rail pour les grands collecteurs. Initialement, la séparation eaux sales/eaux de vidange est conservée, car elle permet d’utiliser des conduites de faible diamètre, plus économiques. Deux sites avaient été retenus par Belgrand pour rejeter les eaux usées : Clichy et Asnières. Ce choix ne fut pas heureux : les 400 000 m³ d’eaux souillées déversés quotidiennement dans le fleuve le polluèrent jusqu’à Mantes, au grand dam des riverains.
Il fallait trouver une solution alternative ; ce sera l’épandage agricole. La ville de Paris procèdera donc à une première acquisition de 650 hectares dans la plaine de Gennevilliers, pour les fertiliser tout en épurant les émissions des égouts. A la mort de Belgrand, en 1878, le réseau compte 650 kilomètres, près de sept fois plus qu’en 1850, et il en comptera 1 113 en 1900. De nos jours, il sillonne le sous-sol sur 2 100 km, occupant un volume de 8 millions de m³, ouvert sur 26 000 regards.

Un tas d’obstacles

Il ne suffit pas de construire des égouts, encore faut-il conduire les propriétaires des maisons à les utiliser, c’est-à-dire à s’y raccorder. Effroyable contrainte qui allait provoquer une tempête de protestations. La loi de 1850, tout comme l’ordonnance de police sur les fosses d’aisances (même année), avaient été reçues comme une intolérable atteinte à la vie privée. Les propriétaires de « garnis », sorte d’hôtels infâmes pour apprentis et ouvriers, hurlèrent à la ruine. Dans nombre d’immeubles dits bourgeois, les remontées d’odeurs issues des fosses faisaient partie du « paysage olfactif ». C’était moins une gêne qu’un indicateur météorologique pour les habitants, qui déclaraient avec bonhomie : « Quand les cabinets sentent mauvais, c’est que le temps va se mettre à la pluie ». Menacés dans leur emploi, les vidangeurs étaient prêts à l’émeute. Sans parler de l’excellent rapport des voiries, tel l’épouvantable dépôt d’immondices de Montfaucon, qui allait disparaître sous les frondaisons verdoyantes des Buttes-Chaumont…
Bref, les égouts allaient d’abord vider les bourses, et l’hygiène n’était qu’un prétexte pour les folies d’Haussmann, décidé à éventrer la capitale… On comprendra que dans ce contexte, il ne fallait pas trop compter sur la bonne volonté des intéressés. De fait, en 1871, Belgrand constate que près de 12 % des maisons parisiennes n’ont aucun dossier de vidange à la préfecture, ce qui signifie que leurs déjections sont éliminées de façon illicite. N’allons pas croire que les autres sont raccordées à l’égout : il existe alors près de 86 000 fosses fixes et plus de 19 000 fosses mobiles. Les vidangeurs peuvent dormir tranquilles.

La Commission Floquet-Alphand

Photo de l'entrée des égouts de ParisLa bataille pour imposer l’usage des WC modernes et hygiéniques devient une sorte d’épopée technico-comique. Passé le Second Empire, la Troisième République (laïque et hygiénique) va poursuivre activement l’œuvre entreprise.
En 1883, sur proposition de Jean-Charles Alphand, directeur des Travaux de Paris, le préfet Charles Floquet crée une commission chargée de mettre au point un programme d’assainissement complet de la capitale. Cette commission est composée de trente membres : inspecteurs généraux, ingénieurs des mines, des ponts et chaussées, médecins hygiénistes (dont le Pr. Proust, père de l’écrivain), délégués aux logements insalubres… Elle va réaliser, en trois ans, un travail remarquable, concrétisé par le projet de règlement sanitaire, voté par le Conseil municipal en février 1887. Ce projet comporte trente articles traitant des installations, de leur financement (redevances) et des dispositions transitoires. Présenté par l’inspecteur de l’Assainissement Louis Masson, ce document exemplaire repose sur l’obligation de distribuer l’eau dans les maisons et le principe du tout-à-l’égout, selon la formule, aussi claire que concise, de l’hygiéniste anglais Edwin Chadwick : « Circulation, jamais de stagnation ». Il servira de base à la loi de 1894, instituant le tout-à-l’égout obligatoire.

L’épandage ou le caca fertile

Dès 1871, Belgrand préconisait d’ajouter les matières de vidange aux eaux d’épandage. Victor Hugo parlait de « l’or-fumier », déplorant qu’il soit inutilisé [1]. L’ingénieur en chef Durand-Claye défendit le projet, soumis en 1889, voté en 1895. Selon lui, l’épandage agricole représente alors la meilleure technique d’épuration, compte tenu des procédés mécaniques de l’époque qui clarifient mais n’épurent pas, et des traitements chimiques, trop coûteux. Il en explique ainsi le processus : les eaux d’égouts commencent leur filtration en traversant les couches superficielles des terrains. Les matières organiques dissoutes atteignent ensuite les couches inférieures où elles entrent en contact avec l’oxygène et les microgermes qui s’y trouvent (on considère à l’époque que les terres arables contiennent un million de microgermes par cm³) lesquels vont nitrifier les matières organiques azotées au contact de l’air. Un phénomène alors comparé à celui découvert par Pasteur pour les fermentations ascétiques.

L’avènement des stations d’épuration

Preuve de l’efficacité de l’épandage : alors que 1 gramme d’eau d’égout contient 20 000 microgermes, les drains de la plaine de Gennevilliers en comptent 12. La ville de Paris fit donc l’acquisition de vastes terrains (plus de 5 000 hectares) sur les communes d’Achères, Carrières-Triel, Mery-Pierrelay, les fertilisant avec ce que l’on sait. Cette technique fut toutefois dépassée par l’accroissement de la population du département de la Seine ; en 1933, un nouveau plan d’assainissement fut engagé et les terrains d’Achères utilisés pour inaugurer une nouvelle filière, celle des stations d’épuration. Suivront : Versailles, Noisy-le-Grand, Valenton, Colombes… La marche vers le tout-à-l’égout n’était pas pour autant achevée.

[1] Dans Les Misérables, Victor Hugo consacre un chapitre éblouissant de style aux égouts et à l’épandage ; il s’agit du Livre II, intitulé L’intestin de Leviathan. Un morceau d’anthologie.

Photos : plan des égouts de Paris en 1821 (N.M. Maire, Public domain, via Wikimedia Commons), Paris souterrain, Les égouts, service de l’assainissement, Collecteur du Boulevard Sébastopol (collection personnelle de Claude Shoshany, via Wikimedia Commons), Entrée des égouts de Paris (via Wikimedia Commons).

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